21 janvier 2008
Tic-tac 1/3

"Chronos" de Le Frédus 06
"L'horloge" de Mylène Farmer (inspiré par Baudelaire)
Tic-tac 2/3
Il est omniprésent
Sans cesse en mouvement,
Il te file entre les doigts
Se jouant de toi,
Il ne ralentit jamais
Et tu comptes les années,
Tu comptes les heures, les minutes, les secondes
Là il se fait lourd et oppressant,
Tu l'oublies pour un instant dans des bras aimants
Il revient d'un coup et c'est lui qui te prend,
Il s'écoule, toujours masqué
Pour mieux te dominer
Il laisse sur ton visage la trace
D'un passage que rien n'efface,
Il va même te faire oublier
Toi tu accuses les années,
Tu accuses le coup, tu résistes sans pouvoir le fuir
Tandis qu'il fait de ta vie un vague souvenir,
Tu ne sais que trop combien le gouffre a toujours soif
Lui survit à la vie, mais à bout de souffle toi, tu trépasses.
Il est toujours temps.
Tic-tac 3/3
De prendre son temps
Et se poser un moment
Pour vivre l'instant
Celui qui est présent.
Rien ne sert de courir
Il arrivera l'avenir.
Pour chacun d'entre nous, et ceci partout
Les aiguilles trottent, il n'existe aucun antidote.
C'est notre vie qui poursuit
Le cours d'aujourd'hui,
Graver dans les calendriers.
On ne peut coucher le sablier
Pour arrêter l'écoulement
Des grains de sables qui lentement,
Décomptent un par un nos printemps
Les saisons se suivent mais ne ressemblent
Chacune d'elles apportant ses merveilles
Hier est différent d'aujourd'hui qui lui aussi
Par rapport à demain sera la nuit
Dilemme ou juste "Carpe diem"?
11 janvier 2008
Destination : Buenos Aires 1/4

Destination : Buenos Aires 2/4
Elle a ouvert son portable et commencé à aligner quelques mots à
l'écran. Le soleil est depuis un moment déjà passé sous la ligne
d'horizon. Ses doigts pianotent sur le clavier avec vigueur laissant
filer le récit de quelques épisodes d'une autre vie. Une vie qu'elle
façonne à volonté, selon ses rêves et ses désirs. Autour d'elle, le
décor familier de son appartement laisse peu à peu la place à des
paysages plus lointains.
Chaque soir, elle se crée un destin différent. Elle en aura vécu des aventures et croisé des chemins. Parfois même elle ressort un épisode
soigneusement archivé pour en prolonger le fil. Elle se vit ainsi, jour
après jour, maîtresse de sa destinée.
Cette nuit, l'écriture de son existence semble se délier d'elle-même.
Les mots s'impriment avant même qu'elle n'ait eu à les penser. Les
éléments même du décor ont pris une place qu'elle n'avait pas envisagée.
Les couleurs ne sont pas non plus celles qu'elle avait imaginées. Comme si
l'épisode de ce soir voulait lui échapper.
Alors qu'elle porte à ses lèvres la tasse de thé qu'elle vient juste de préparer, ce qu'elle observe sur l'écran de son ordinateur la fige de stupeur. Un à un, les mots s'alignent seuls en une narration dont elle n'est pas l'auteur, comme si l'on avait pris le contrôle de sa machine, comme si quelqu'un prenait possession de sa vie...
Destination : Buenos Aires 3/4
Manquant presque de renverser sa tasse en la posant tellement ses mains tremblent, elle tape sur quelques touches de son clavier, espérant ainsi effacer ce qui est en train de s'y afficher. Sous ses yeux apparaissent en noir et blanc et en toutes lettres, des brides de sa vie bien enfouies, que seule, elle, connaît. Les mots, les phrases, les paragraphes s'encrent lettres après lettres, noircissant peu à peu l'écran. Ses yeux suivent ce récit dont elle n'est plus maîtresse, n'arrivant à s'en détacher, elle le lit. C'est comme si l'écran l'avait hypnotisée. Lorsqu'enfin quelques heures plus tard, le mot "Fin" apparaît, elle le reçoit comme une délivrance. Elle retente la même manipulation avec les touches de son clavier, mais un message s'inscrit alors:
"Tu n'es pas autorisée à effectuer cette opération.
Relis!"
Incrédule et quelque peu apeurée elle débranche son portable, le ferme et va se préparer une autre tasse de thé pour s'apaiser.
Elle verse l'eau dans la bouilloire, la pose sur son socle, enclenche le bouton, prend sa tasse, examine ses différents pots, finit par en choisir un "Soleil du maquis", l'hume profondément puis en verse une cuillère dans sa tasse, elle entend le "clic" de la bouilloire annonçant que l'eau est à température, la saisit et verse doucement l'eau frétillante sur les fleurs de lavande, les écorces d'agrumes et les feuilles de thé. Elle les regarde tourbillonner et sent monter ce doux parfum, ferme les yeux et cherche à vider sa tête en longues respirations. Mais des brides de cette lecture lui reviennent en mémoire, paradoxalement elle les laisse par vagues arriver, ne cherchant même pas à les refouler. Ses pensées tournoient, s'embriquent les unes aux autres et quelques perles salées roulent sur ses joues. Sentant le sol se craqueler sous ses pieds et à deux doigts de se dérober, elle s'adosse contre un mur de sa cuisine, elle entoure sa tasse de ses deux mains et se laisse envahir par la chaleur de ce thé, gorgées après gorgées elle sent l'effet apaisant la gagner. Peu à peu ses tensions se relâchent, ses pensées s'éclaircissent et semblent analyser les faits.
Comment est-ce possible? Qui peut connaître ces faits dans leurs moindres détails? Qui peut de la sorte prolonger sa pensée voire même y lire? Qui peut prendre son style et si bien le retranscrire? Qui peut ainsi écrire? Qui peut être elle? Qui? La question tourne, tourbillonne, s'accélère et finit par s'envoler telle une fusée en laissant retomber devant ses yeux trois lettres:
L U I : son reflet parfait, sa deuxième âme.
Elle le savait! Il était toujours vivant, il était en vie, en vie...elle le ressentait dans ses entrailles, jamais elle n'avait accepté la version racontée par leur parents, jamais elle n'avait pu s'y résoudre car elle sentait au plus profond d'elle son coeur qui encore battait.
Elle s'assit devant son bureau, rebrancha son portable, l'alluma et ouvrit son fichier. Elle relut les lignes déposées en quête d'indices cachés, comme quand ils étaient petits et qu'ils s'écrivaient en langage codé. Elle ne tarda pas à les déchiffrer. Le message était là, elle savait maintenant ce qui lui restait à faire. Elle décrocha son combiné, fit le numéro de cette agence avait qui elle avait l'habitude de s'envoler et demanda un billet sur le prochain vol pour Buenos Aires...
Destination : Buenos Aires 4/4
Sur le chemin de l'aéroport, elle tente une nouvelle
fois d'assembler les pièces de ce puzzle. Il lui en manque. Il lui en a
toujours manqué. Des années durant elle a considéré sous tous les
angles chacune des informations que ses parents avaient bien voulu lui
donner, sans jamais y trouver le moindre réconfort. Non, il ne fallait
pas abandonner, pas désespérer. La vie n'est pas une fatalité. Alors
que, perdue, elle ne savait plus où chercher, lui l'avait retrouvée !
L'avion
traverse l'épaisse couche de nuages. Elles se laisse envahir par cette
soudaine lumière vive qu'elle perçoit à travers ses paupières closes.
Les rayons la réchauffent. Elle se sent bien, son esprit prend peu à
peu les commandes. Des rires d'enfants lui parviennent aux oreilles. Ce
sont leurs rires. Ils courent autour du vieux marronnier du jardin
familial essayant de s'attraper l'un l'autre. L'air sent l'herbe
fraîchement coupée. Il fait chaud et la lumière est d'une extrême
blancheur. Un tourbillon d'images, de sons, d'odeurs finit par
l'emporter.
- Comment va-t-elle ?
- Bien. Elle semble aller mieux même.
- Je peux entrer ?
- Vous pouvez y aller oui.
A
chacune de ses visites, il prend place sur la chaise située près de la
fenêtre, sort son portable, le pose sur ses genoux et entreprend la
lecture des mots qu'il a écrits depuis sa dernière visite. Tout y est
consigné ; leurs vies à tous les deux avant qu'elle ne se retrouve là,
allongée, recluse dans un profond sommeil, puis sa vie à lui depuis...
Les chansons qu'ils aimaient le sont également, des enregistrements
vidéos de leur enfance, des bruits familiers... il lui fait profiter de
tout cela à chaque fois.
Contre l'avis résigné de tous, il survole
l'atlantique tous les mois pour venir la voir et se raconter, dans le
secret espoir qu'elle revienne un jour de son sinistre voyage.
Il
a posé sa main sur la sienne et a fermé les yeux. Il fait chaud, la
fenêtre est légèrement ouverte. Dehors des enfants jouent dans l'herbe
fraîchement coupée.
Il n'est pas surpris lorsque la main sous la
sienne doucement s'anime puis l'étreint. Il rouvre les yeux. Elle le
regarde.
Il le savait !